ACTE I — OBLIFLOW
GASAMAMONT, BATXHB, AMASS : la nouvelle géographie des Empires du Silicium
Une analyse Obliflow — parce que comprendre le pouvoir aujourd'hui exige de changer d'angle.
Introduction — L'obsolescence du dictionnaire tech
Il y a un test très simple pour mesurer la vitesse à laquelle le monde change : prononcer un acronyme à voix haute et regarder si votre interlocuteur sourit ou fronce les sourcils. En 2024, on parlait encore de GAFAM sans ciller. En 2026, le sigle a le parfum poussiéreux d'une pièce de musée — une relique d'une époque où l'on croyait encore que le pouvoir technologique se logeait dans des applications, des moteurs de recherche et des flux publicitaires.
Ce dictionnaire-là est mort. Pas parce que Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft ont disparu — ils n'ont jamais pesé aussi lourd — mais parce que le logiciel a cessé d'être le lieu du pouvoir. La puissance, désormais, ne se loge plus dans une couche isolée de la stack technologique. Elle se loge dans l'intégration totale de quatre forces qui, hier encore, appartenaient à des industries distinctes : l'Intelligence (l'IA générative et ses modèles), le Muscle (le hardware, les puces, les data centers), l'Énergie (l'électricité qui fait tourner tout cela) et la Robotique (le passage du monde numérique au monde physique).
Ceux qui possèdent les quatre à la fois ne sont plus des entreprises. Ce sont des empires. Et ces empires se sont redessinés en cinq blocs, cinq orbites de puissance qui se chevauchent, se financent et parfois se combattent :
- GASAMAMONT, l'Olympe américain de l'intelligence totale
- BATXHB, la forteresse chinoise de la souveraineté intégrée
- AMASS, la fondation invisible européenne
- TSST, l'atelier de précision indo-asiatique
- SAI, le capital souverain du Golfe
Cinq blocs pour comprendre qui, vraiment, tient les manettes du monde qui vient.
I. GASAMAMONT (USA) — L'Olympe de l'Intelligence Totale
Google · Apple · SpaceX · Amazon · Meta · Anthropic · Microsoft · OpenAI · Nvidia · Tesla
Rajouter des lettres à un acronyme peut sembler cosmétique. C'est en réalité un changement de nature. Le O, le N, le T, le S et le troisième A ne sont pas des invités qu'on aurait ajoutés à la table du dîner GAFAM : ce sont les pièces qui manquaient pour boucler la chaîne de valeur complète de l'intelligence — de la donnée brute jusqu'au geste physique, et maintenant jusqu'à l'orbite. Deux précisions s'imposent. D'abord, le F cède sa place à un second M : Facebook n'est plus, depuis 2021, qu'une application parmi d'autres au sein d'un empire qui s'appelle Meta — autant nommer l'empire que sa vitrine d'origine. Ensuite, Anthropic fait son entrée : le laboratoire derrière Claude s'est hissé au printemps 2026 au rang de start-up la mieux valorisée du monde, devant OpenAI elle-même — et, comme on le verra, il pèse déjà presque autant dans les bilans de ses actionnaires que dans son propre compte de résultat.
La répartition des rôles est presque trop nette pour être honnête. Google et Meta détiennent la donnée — des milliards de comportements, de requêtes, de visages, de conversations. Microsoft, OpenAI et Anthropic détiennent le cerveau : les grands modèles de langage et l'infrastructure cloud qui les entraîne. Nvidia détient les neurones — les puces sans lesquelles aucun cerveau ne pense. Tesla et SpaceX forment, à eux deux, le système locomoteur du bloc dans le monde physique : Tesla au sol, à travers la conduite autonome et la robotique humanoïde ; SpaceX en orbite, où Starlink tisse une couche de connectivité satellitaire qui contourne purement et simplement les infrastructures terrestres — câbles, opérateurs télécoms, États — et où Starship promet, à terme, de faire de l'espace un nouveau territoire d'expansion.
Ce qui distingue GASAMAMONT de l'ancien GAFAM, ce n'est pas seulement la taille de ses membres — c'est leur enchevêtrement financier. OpenAI, restructurée fin 2025 en société à mission (Public Benefit Corporation), a vu son capital exploser : 852 milliards de dollars de valorisation lors de son tour de table de mars 2026, l'un des plus importants de l'histoire du capital-risque. Microsoft y détient environ 27 %, une participation qui vaut à elle seule près de 230 milliards de dollars. Nvidia s'y est engagé à hauteur de 30 milliards, Amazon a rejoint la table en 2026. SpaceX, de son côté, a bouclé en juin 2026 l'introduction en Bourse la plus attendue de la décennie, entrant directement dans le top 10 mondial avec plus de 2 000 milliards de dollars de capitalisation.
Anthropic pousse cette logique plus loin encore. Valorisée près de 965 milliards de dollars au printemps 2026 après un tour de table de 65 milliards — de quoi dépasser OpenAI et devenir la start-up la plus valorisée au monde —, l'entreprise appartient déjà, pour une bonne part, à ses propres fournisseurs de cloud et de puces : Amazon (jusqu'à 33 milliards de dollars injectés) et Google (environ 14 % du capital) comptent parmi ses actionnaires de référence, aux côtés de Microsoft et Nvidia. Les investissements croisés entre Microsoft, OpenAI, Nvidia, Amazon, Google et Anthropic dessinent ainsi, tour de table après tour de table, un écosystème toujours plus intégré — au point qu'au premier trimestre 2026, près de la moitié du bénéfice record d'Alphabet est venue, pour l'essentiel, de la simple réévaluation comptable de sa participation dans Anthropic, et plus de la moitié de celui d'Amazon du même mécanisme. Autrement dit : les lettres de GASAMAMONT ne se contentent pas de coexister, elles se possèdent les unes les autres et cotent, pour la plupart, sur les mêmes marchés. C'est un bloc qui a fusionné son bilan comptable avant même de finaliser sa stratégie — au risque, diront les sceptiques, de confondre performance réelle et jeu d'écritures entre actionnaires.
Le front le plus disputé, ce sont précisément les jambes — et ce serait une erreur d'y voir une faiblesse : c'est plutôt le chantier le plus intense du bloc entier. Le robotaxi de Tesla s'est étendu à plusieurs villes américaines — Austin, la baie de San Francisco, Dallas, Houston, Miami — avec des courses désormais non supervisées dans certaines zones. Optimus, le robot humanoïde, traîne deux ans de retard sur les annonces initiales de 2025, mais sa chaîne de montage a démarré à l'été 2026, avec une bascule vers la production de masse annoncée pour 2027. Pendant ce temps, SpaceX a fait exploser le calendrier dans l'autre sens : son entrée en Bourse a validé, en quelques semaines, une thèse de valorisation que d'autres mettent des années à démontrer. GASAMAMONT ne tient donc pas seulement son cerveau, ses neurones et ses yeux numériques — il construit, à marche forcée et avec des retards bien réels sur certains fronts, les jambes et les bras qui doivent porter cette intelligence dans le monde physique et au-delà.
L'enjeu, pour ce bloc, tient en un mot : maintenir l'hégémonie mondiale par la course à la « Singularité » technologique — être, structurellement, le seul endroit au monde où l'intelligence, le capital et l'exécution physique appartiennent au même écosystème.
Focus — Nvidia : de vendeur de cartes pour gamers à banque centrale de la puissance de calcul
En moins de trois ans, Nvidia est passé du statut de fournisseur de composants pour joueurs à celui d'institution systémique du capitalisme mondial. En juin 2026, sa capitalisation boursière a franchi les 4 800 milliards de dollars, ce qui en fait l'entreprise la plus valorisée de la planète — davantage que le PIB annuel du Japon, troisième économie mondiale. Le verrou technique qui explique cette ascension a un nom : CUDA, la couche logicielle propriétaire qui rend chaque puce Nvidia quasi irremplaçable pour qui entraîne un modèle d'IA. Ce n'est plus une entreprise qui vend du matériel. C'est une entreprise qui émet, au sens presque monétaire du terme, l'unité de compte de l'intelligence artificielle : le cycle de calcul. Chaque grand laboratoire du monde — américain, chinois, européen, souverain — doit, d'une manière ou d'une autre, transiger avec cette banque centrale-là.
II. BATXHB (Chine) — La Forteresse Intégrée
Baidu · Alibaba · Tencent · Xiaomi · Huawei · BYD
La réponse du berger à la bergère. Si l'on file la métaphore, c'est ainsi que la Chine a construit sa riposte à l'intégration verticale américaine : en fusionnant ses géants du web historiques — le BATX, Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi — avec ses champions industriels, Huawei pour les puces et les réseaux, BYD pour la mobilité électrique et la robotique embarquée.
Ce qui distingue ce bloc du précédent, c'est sa finalité déclarée. Là où GASAMAMONT vise l'expansion mondiale, BATXHB est conçu pour l'autarcie totale si nécessaire — une souveraineté radicale, pensée comme police d'assurance contre tout blocus technologique occidental. Cette logique n'est plus une hypothèse d'école : à l'automne 2025, Pékin a demandé à ses géants du numérique — Alibaba, ByteDance, Tencent — de suspendre leurs achats de puces Nvidia le temps d'une revue de sécurité nationale. Le message était limpide : la dépendance aux puces étrangères n'est plus une option tolérée.
Depuis, l'écosystème s'est densifié à une vitesse inédite. Huawei fait mûrir sa gamme Ascend sous les sanctions américaines. Baidu a déployé trente mille de ses puces Kunlun P800 en production et prépare déjà les générations M100 et M300. Alibaba a fait progresser sa division de semi-conducteurs Pingtouge jusqu'à envisager une introduction en Bourse indépendante. Signe le plus frappant de cette mutation : Tencent, longtemps forteresse fermée sur elle-même, s'est mis à acheter les puces de Baidu — un geste inédit qui acte la fin de vingt ans d'écosystèmes chinois cloisonnés au profit d'une spécialisation à l'échelle du bloc tout entier.
Le pivot BYD-Huawei incarne cette double stratégie à la perfection. D'un côté, une alliance assumée : le système de conduite intelligente Qiankun de Huawei équipe déjà les modèles haut de gamme de BYD. De l'autre, une autonomie qui s'affirme en parallèle : BYD a dévoilé au printemps 2026 sa propre puce de conduite autonome gravée en 4 nanomètres, la Xuanji A3, déjà en production de masse. Le message est clair — collaborer quand c'est utile, savoir tout refaire seul quand c'est nécessaire. Cette combinaison devient le fer de lance de l'exportation chinoise vers les pays du Sud global, où le couple voiture électrique/IA souveraine se vend aussi bien comme produit que comme modèle de développement alternatif à l'Occident.
III. AMASS (Europe) — La Fondation Invisible
ASML · Mistral AI · ARM · Schneider Electric · SAP
Le paradoxe européen tient en une phrase : l'Europe n'a produit aucun GAFAM, mais elle détient plusieurs des clés de la manufacture technologique mondiale. Là où les blocs américain et chinois dominent l'usage — les applications, les modèles, les plateformes — l'Europe domine quelque chose de plus profond et de moins visible : les conditions de possibilité de la tech mondiale.
ASML incarne ce pouvoir à l'état pur. L'entreprise néerlandaise détient un quasi-monopole mondial sur la lithographie en ultraviolet extrême (EUV), seule technologie capable de graver les puces les plus avancées. Aucune machine concurrente n'existe nulle part sur Terre. Chaque exemplaire coûte entre 200 et 400 millions de dollars, pèse près de 180 tonnes et voyage démonté en 250 caisses à bord de plusieurs Boeing 747. Sans ASML, ni Taïwan, ni la Corée, ni les États-Unis ne peuvent graver un seul processeur de pointe. C'est le goulot d'étranglement ultime de toute l'économie mondiale de l'intelligence artificielle — et Washington le sait si bien qu'il s'appuie sur ce monopole néerlandais pour faire respecter ses propres embargos technologiques envers la Chine.
Mistral AI porte, elle, un enjeu d'une autre nature : la survie culturelle et linguistique. Dans un monde où l'intelligence artificielle se forme majoritairement sur un imaginaire anglo-saxon ou chinois, l'existence d'un grand modèle de langage pensé, entraîné et gouverné depuis Paris n'est pas un luxe patrimonial — c'est une condition de souveraineté cognitive. Et le lien entre les deux premières lettres du bloc n'a rien de symbolique : ASML est devenu, via un investissement de 1,3 milliard d'euros lors du tour de table de septembre 2025, le premier actionnaire de Mistral AI, avec environ 11 % du capital. Le fabricant de machines a littéralement acheté une part du cerveau français. L'intégration totale n'est plus une image : c'est une ligne dans un registre d'actionnaires.
Restent les piliers d'infrastructure : ARM, Schneider Electric, SAP. ARM appelle une parenthèse honnête : conçue à Cambridge, l'entreprise appartient depuis 2016 au japonais SoftBank, qui en a conservé l'essentiel du capital après son retour en Bourse en 2023. La rattacher sans nuance au bloc européen serait donc trompeur — et c'est justement ce qui la rend révélatrice : son architecture est britannique, son capital japonais, son influence mondiale. AMASS, en toute rigueur, désigne moins une Europe institutionnelle qu'une aire technologique et civilisationnelle — un patrimoine plus qu'une citoyenneté. Cela posé, ARM conçoit l'architecture de processeur sous licence qui équipe la quasi-totalité des puces mobiles du monde, et gagne chaque année du terrain dans les serveurs et les puces d'intelligence artificielle — un point de passage obligé que personne ne voit jamais tant il est enfoui dans la couche basse du matériel. Schneider Electric, elle, ne vend ni puces ni modèles : elle vend la seule chose sans laquelle aucun des deux ne fonctionne, l'énergie et le refroidissement. Ses systèmes climatisent aujourd'hui six des dix supercalculateurs les plus rapides du monde, et son chiffre d'affaires bat des records chaque trimestre, porté par la demande des data centers. SAP, enfin, fait tourner en coulisses la comptabilité, la chaîne logistique et les ressources humaines d'une majorité des grandes entreprises occidentales — l'infrastructure invisible de l'infrastructure.
L'angle stratégique européen tient donc dans ce renversement : l'Europe ne domine pas l'usage de la tech mondiale, elle en domine les conditions de possibilité. On peut se passer d'un GAFAM. On ne peut pas se passer d'ASML.
IV. TSST & SAI — Les Nouveaux Arbitres
TSST, l'atelier de précision
Tata · Samsung · Sony · TSMC
Entre les blocs américain, chinois et européen, un quatrième espace joue un rôle d'arbitre plus que de rival : celui de la fabrication de précision, où l'Inde occupe désormais une position pivot. Tata, le conglomérat indien, a signé en mai 2026 un accord avec ASML pour construire le premier site de fabrication de semi-conducteurs à grande échelle du pays, à Dholera, dans le Gujarat — un investissement de 11 milliards de dollars, scellé en présence du Premier ministre Narendra Modi. Le site n'y grave pas encore les puces les plus avancées — il opère aujourd'hui sur des finesses de gravure plus anciennes, quand Taïwan et la Corée du Sud avancent déjà vers les 2 nanomètres — mais il ancre l'Inde dans la chaîne de valeur mondiale, aux côtés d'un transfert de technologie déjà négocié avec le taïwanais PSMC.
Autour de Tata gravitent les deux fondeurs qui gravent réellement la pointe technologique — TSMC et Samsung — et Sony, qui règne sur les capteurs d'image avec 40 à 45 % du marché mondial : c'est l'œil, littéralement, de tous les smartphones et systèmes de vision artificielle de la planète. Ensemble, ce quatuor forme les « armuriers » neutres de la guerre froide technologique : ils vendent aux deux camps, ne s'engagent pleinement dans aucun, et tirent leur pouvoir précisément de cette neutralité. Signe que les blocs ne sont jamais parfaitement étanches : Tata Consultancy Services est devenu en 2026 le premier intégrateur mondial de la plateforme professionnelle de Mistral AI — la preuve que TSST et AMASS se financent et s'équipent déjà mutuellement.
SAI, le capital souverain
Sovereign AI. Contrairement aux quatre autres blocs, les lettres ne désignent pas ici des entreprises mais une doctrine d'État : l'intelligence artificielle comme instrument de puissance nationale, portée par des champions verticaux plutôt que par des géants cotés en Bourse — le MGX/G42 émirati d'un côté, le HUMAIN saoudien de l'autre.
Le Golfe a changé de rôle. Les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite ne sont plus des clients de la tech mondiale : ce sont des actionnaires qui orientent, par la seule force du capital, la direction de la recherche planétaire. Le véhicule émirati MGX, doté de 100 milliards de dollars, et le champion saoudien HUMAIN, adossé à un fonds souverain — le PIF — qui frôle les 1 000 milliards de dollars, ne se contentent plus de construire des data centers : ils prennent des participations directes dans les laboratoires d'IA américains eux-mêmes. Au total, les engagements cumulés des trois États du Golfe envers la tech américaine avoisinent les 2 500 milliards de dollars.
La logique est aussi énergétique que financière : produire de l'électricité à 0,05-0,06 dollar le kilowattheure — moitié moins qu'aux États-Unis — donne au Golfe un avantage structurel pour héberger la puissance de calcul la plus gourmande en énergie de l'histoire industrielle. Le pétrole a fait la richesse du XXe siècle golfique ; le calcul, visiblement, ambitionne de faire celle du XXIe. Le Sovereign AI, en somme, n'est plus un concept académique : c'est la doctrine d'investissement la plus agressive du monde en 2026.
V. Analyse économique — Le « 4 % qui dirige le monde »
Voici le chiffre qui devrait faire réfléchir n'importe quel économiste : ces empires du silicium, réunis, ne pèsent qu'environ 3 à 4 % du produit intérieur brut mondial en chiffre d'affaires direct — une part somme toute modeste d'une économie planétaire qui avoisine les 126 000 milliards de dollars. Et pourtant, ces mêmes empires captent, à eux seuls, près d'un quart de la capitalisation boursière mondiale, elle-même estimée à plus de 150 000 milliards de dollars.
Le déséquilibre donne le vertige quand on le ramène à l'échelle d'une seule entreprise. Nvidia pèse, seule, davantage que le PIB annuel du Japon. Les « Sept Magnifiques » américains cumulent une capitalisation d'environ 22 000 milliards de dollars — davantage que le produit intérieur brut de l'Union européenne tout entière — et représentent, à eux seuls, près d'un tiers de la valeur du S&P 500.
Cette disproportion n'est pas un accident statistique : c'est un pouvoir de veto. Quand ASML resserre ses livraisons de machines EUV, ou quand Nvidia ajuste ses allocations de puces, ce ne sont pas seulement des cours de bourse qui bougent — ce sont des chaînes de production entières, de l'automobile à la défense, qui ralentissent ou accélèrent. Une seule machine EUV représente jusqu'à 25 % du budget d'investissement d'une usine de semi-conducteurs neuve : retarder sa livraison de quelques mois suffit à faire vaciller des calendriers industriels nationaux. À cette échelle, la décision d'une poignée d'entreprises peut faire osciller la trajectoire du PIB mondial de deux à trois points en l'espace d'une semaine.
Nous assistons, en somme, à une mutation du capitalisme lui-même. Le capitalisme de marché — celui où des milliers d'acteurs se disputaient des parts de marché sous l'arbitrage neutre du prix — cède la place à un capitalisme de blocs d'influence, où une poignée d'orbites de puissance intégrées verticalement négocient entre elles les conditions d'accès à l'intelligence, à l'énergie et au calcul. Le marché n'a pas disparu. Il s'est simplement rétréci à la taille de cinq salles de conseil d'administration.
Conclusion — Vers 2030, la fin des frontières géographiques ?
La tech-diplomatie n'est déjà plus une figure de style. Quand le dirigeant d'un fonds souverain du Golfe négocie en tête-à-tête, avec le patron d'une entreprise américaine, des conditions d'accès aux puces les plus avancées de la planète — assorties d'engagements d'investissement qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars — l'échange pèse, dans les faits, davantage sur l'équilibre géopolitique régional qu'une déclaration ministérielle. Un ambassadeur de Microsoft ou de Huawei a, dans certaines chancelleries de 2026, plus de poids réel qu'un ministre des Affaires étrangères.
La prochaine étape, si l'on prolonge la courbe, est presque prévisible : l'intégration de ces blocs dans des monnaies numériques souveraines, des identités numériques propriétaires, des systèmes de confiance qui ne devront plus rien aux États-nations classiques. Les frontières ne disparaîtront pas — elles changeront simplement de nature, passant de lignes tracées sur une carte à des conditions d'accès tracées dans une API.
Nous ne vivons plus dans des pays, mais dans des écosystèmes. Choisissez votre mise à jour.
À suivre sur Obliflow
Cette cartographie n'épuise pas le sujet — elle ouvre plutôt trois chantiers que nous creuserons dans de prochains décryptages :
- Le cloud, la couche qu'on oublie de nommer. Sous les modèles et les puces, ce sont AWS, Azure et Google Cloud qui hébergent, facturent et, en dernier ressort, arbitrent l'accès au calcul. Un bloc dans le bloc — et peut-être le plus discret de tous.
- Les producteurs d'énergie, nouveaux faiseurs de rois. Aucun data center ne tourne sans électricité disponible, stable et bon marché. Producteurs pétroliers, opérateurs nucléaires et gestionnaires de réseaux électriques reviennent, par cette porte, au centre du jeu.
- Les États : souverains, mais de moins en moins seuls à décider. Ils conservent, pour l'instant, le monopole de la force militaire et de la monnaie. Mais leurs marges de manœuvre — industrielle, diplomatique, parfois monétaire — sont de plus en plus dessinées en amont par ces « blocs numériques » plutôt que par leurs propres arbitrages.
Obliflow — Oblique. Flow. Oblivion.
